Face aux
conséquence mortifères de la normalisation et à l’uniformisation, Levis
Strauss qui vient de nous endeuiller disait que « D'autres
différences se feront progressivement jour, offrant une nouvelle
matière à la recherche ethnologique. Mais, dans une humanité devenue
solidaire, ces différences seront d'une autre nature : non plus
externes à la civilisation occidentale, mais internes aux formes
métissées de celle-ci étendues à toute la terre. »(1)
Les
personnes qui vivent avec des restrictions de leurs capacités, plus
couramment identifiées comme les « personnes
handicapées », participent de ce mouvement avec leurs
différences « d’une
autre nature » et
constituent un groupe « étendu à
toute la terre » qui
aujourd’hui cherche les voies de sa contribution à l’édification du
monde.(2) C’est
un des « défis de civilisation » qui fait face aux
hommes et aux femmes d’aujourd’hui, un défi ouvert à la fin du
vingtième Siècle et relayé par des défenseurs des Droits de l‘Homme
animés de la même foi en l’Humain, en ses capacités à faire front et à
dépasser tous les horizons.
Le trait
culturel que viennent imprimer les personnes dites
« handicapées » au sein de nos sociétés participe
tout autant à un enjeu global qu’il répond à une béance culturelle
qu’il est urgent de combler, et pas seulement au nom de la dignité des
personnes dites « handicapées » mais dans le soucis
de l’intérêt général. En effet, leurs luttes contre les discriminations
comme leurs contributions à la construction d’un cadre de vie adapté à
leurs capacités, désignent les personnes qui vivent avec une ou
plusieurs restrictions de capacités comme des artisans d'un monde dont
nous avons collectivement besoin, un monde fait de saines solidarités
désintéressées où chacun puisse vivre dans la dignité quelles que
soient ses capacités, et sans avoir à se soumettre à d’autres règles
que celles qui régissent l’espace commun.
Nous
savons aujourd’hui que le Droit commande de ne plus chercher à
seulement protéger au sein de solutions d’hébergement spécialisées,
mais qu’une transformation du quotidien est nécessaire et qu’une
ouverture de nos pratiques et de nos modes de communications physiques
et virtuelles est à mettre en œuvre. La difficulté, c’est que la
proximité avec les personnes amputées de leurs membres ou de leurs sens
est une épreuve que peu d’entre nous savent comment surmonter. Le
fauteuil roulant est associé à l’impotent et à la maladie, la canne
blanche nous rend muet et maladroit, la langue des signes reste une
langue étrange à défaut d’être étrangère et nous supportons tellement
peu le regard du fou ou du délirant qu’ils meurent abandonnés à eux
mêmes sur les trottoirs de nos villes. Celles et ceux qui peinent à se
mouvoir sont invités à ne pas ralentir leurs voisins, celles et ceux
qui ferraillent pour communiquer sont priés de le faire autrement et
discrètement, et les marches de la gloire qui mènent à nos palais
vieillissants restent fermées aux talents de celles et ceux qui ne
répondent pas aux critères esthétiques du moment.
Pour
relever ce défi du vivre ensemble, c’est de culture commune dont nous
avons besoin, d’une culture du faire ensemble qui s’enracine dans les
esprits, qui nourrisse l’acte créateur des architectes, qui s’inscrive
dans la vision des concepteurs pour mieux fluidifier nos échanges
physiques et virtuels. Dans cet esprit, la multiplication des solutions
spécifiques cède la place à une diversification des voies
d’accès, la conception devient universelle, l’accessibilité
retrouve sa place au sein des fondamentaux et l’usage réaffirme la
finalité de l’objet en participant au jaillissement de sa forme.
Perçue
sous cet angle, la si mal nommée « intégration
des personnes handicapées » prend
les allures d’un défi beaucoup plus excitant, un challenge qui vise non
pas à isoler pour protéger comme aujourd’hui, mais à exposer, à
sublimer et à transcender la forme pour transmuter les rapports humains.
Ici comme en de nombreuses occasions, les créateurs de toutes écoles
sont invités à participer au fondement de cette culture en utilisant
l’objet, le lieu, la forme et l’histoire coproduite comme médiateurs,
agents de la rencontre et facilitateurs du faire ensemble.
L’enjeu
est global, car Les personnes dites « handicapées »
ont une expérience du faire autrement susceptible d’inspirer un grand
nombre de celles et ceux qui cherchent les voies d’un développement
durable, non seulement par l’exemple mais surtout en proposant une
coproduction inventive fondée
sur le faire ensemble. Apprendre ainsi de celui
qui sait faire autrement avec un potentiel restreint ou différent, en
roulant quand il ne peut marcher, en lisant avec les doigts quand il ne
peut voir ou en écoutant avec ses yeux quand il ne peut entendre, c’est
s’ouvrir à tous les possibles et se préparer à toutes les restrictions.
Le bénéfice est celui-là, faire
autrement pour faire avec enseigne
à vivre avec
l’autre différent tout autant qu’avec soi même.
Jean-Luc
Simon