Par son frère 

Yves Lacroix

Un IMC de choc!

Oraison funèbre prononcée par son frère en novembre 2007

 

Yves est né en 1953. Faute de structures il ne sera jamais scolarisé, et c’est à la maison qu’il apprend à lire.

Je le cite : "Ma mère décida de m’enseigner la lecture : j’étais plus con qu’un jeune chiot, je ne désirais nullement acquérir cette maîtrise. Je ne voyais aucune raison valable de savoir lire  Je comprenais les lettres de l’alphabet, mais la majeure partie des mots, des phrases, ne s’imprimait pas dans mon cerveau. Je ne me représentais que peu le sens du mot écrit. Comme je ne voulais ni décevoir, ni décourager l’immense patience de ma mère, je faisais semblant de bien saisir, je ne voulais pas non plus passer pour un  imbécile".

C’est en février 72 qu’il prend vraiment son envol : il intègre, à la journée le C.A.T. de la Duchère où il découvre enfin la vie en collectivité. Puis dans la foulée, il est admis pour 1 an au CEM de Dommartin où il apprend à écrire à l’aide d’une licorne fixée à un casque en cuir de cycliste. Cette année est capitale puisqu’il y rencontre le kiné J Hugues Ratel qui adapte sur son fauteuil roulant son premier siège moulé.

A partir de septembre 73 l’activité principale de Yves devient l’écriture, au centre de la Duchère où il devient l’un des piliers du groupe "journal". L’internat au centre lui pèse et il envisage très vite une habitation en appartement rattaché au CAT. Compte tenu de son lourd handicap l’équipe éducative n’est guère favorable à cette expérience mais soutenu par le directeur Damien Rispail, nouvelle amitié capitale pour lui, Yves parvient à ses fins. A ce propos il écrit ceci

"Mon admission aux appartements a asséché beaucoup de bouches en réunion ; peu  d’éducateurs croyaient en mes possibilités. J'étais le seul non travailleur des six et le plus dépendant, mais rien que pour cela mon opiniâtreté s'est renforcée. Au fond de moi je tremblais d'échouer, je voulais me mesurer à cette vie d'appartement, espérant déstabiliser les idées reçues.

L'équipe, en créant ces appartements, a voulu prouver que ce monde dans lequel elle vivait n'était pas figé, mais qu'il grouillait de vie. Doucement, j'ai pris conscience que j'étais dans un centre où les adultes étaient entendus et leurs désirs pris en considération, dans la mesure du possible."

Après un voyage à Berlin où il prend le risque de partir pratiquement seul, pour participer à un stage audio-visuel en milieu valide, il s’installe en maison individuelle à Villefontaine pour une première expérience de vie semi autonome. Il habite avec Pierre Willermoz, prêtre de la paroisse ; le quotidien est assuré par un cabinet d’infirmiers et 2 employés de maisons. Pierre et Yves mettent en place un réseau de bénévoles pour une aide sociale de vie en soirée.

Je cite à nouveau  Yves : "Villefontaine, les 8 848 mètres de mes espérances fantasmatiques. Villefontaine l'impossible, l'absurde, l'inimaginable : une villa individuelle, le rêve fou d'un tétraplégique.

Je n'en suis pas le seul maître d'œuvre. Le corps d'un projet prend véritablement son sens dans l'impulsion de plusieurs personnes.

Pour m'aider, Pierre loge avec moi, assurant la sécurité des nuits dans ce F3 de location.

Avant mon arrivée, il a organisé une réunion avec quelques familles volontaires de Villefontaine, expliquant l'objectif de nos audaces. Ces premières familles, qui pour la plupart gravitaient autour de la communauté chrétienne, me faisaient partager leurs repas du soir et leurs veillées. Plus tard, je serai estomaqué par leur aisance à  s'occuper de moi, leur facilité à comprendre mon langage, leur disponibilité, moi qui croyais qu'en dehors des centres c'était le chaos !"

Cette belle expérience dure 1 an et 3 mois puis Yves réintègre le centre de la Duchère comme interne la nuit et en autonomie la journée  dans un appartement du quartier du Tonkin à Villeurbanne. Comme il l’a absolument voulu il est enfin seul chez lui ! ce qui a inquiété beaucoup la famille, d’autant plus qu’il finit par quitter totalement le CAT. Ce parcours pionnier d’un IMC quadriplégique jusqu’à l’autonomie lui aura pris 5 ans.

Sa rencontre avec M. Hélène en juin 81 est plus que précieuse : elle devient sa compagne et lui permet de s’épanouir davantage.

De 84 à 94 l’atelier "Paroles écrites" animé par Roger Dextre publie 4 recueils collectifs de poésies, une pièce de théâtre et un premier livre écrit par Yves : "Un passager délivré". Ensuite il partage avec moi  l’écriture de la bande dessinée "Des maux pour le dire". En marge de ses activités littéraires en duo avec Michel Odin, Yves devient vacataire à l’institut de formation "Recherche et promotion"

Le 1er juillet 1989 il nous fait partager un  grand bonheur, il épouse Marie Hélène.

A partir de septembre 96 et pendant trois ans Yves devient membre du conseil d’administration du collectif de recherche sur le handicap, tout en écrivant son second livre : "Presque debout" qui paraît en 1998. Pendant cette même période il s’investit dans le Groupement Français des Personnes Handicapés.

En juin 2000 après diverses interventions en colloques ou auprès d’association il devient responsable de la branche "Vie dite autonome" au sein de l’association Inter-Handicaps. Tout  en travaillant à l’écriture de son troisième bouquin qui paraîtra au printemps 2008 et qu’il a mis 10 ans à écrire, il intervient de plus en plus comme vacataire dans des écoles de formation d’éducateurs, d’auxiliaires de vie et d’infirmiers, ainsi que dans des collèges et lycées. Depuis avril 2002 Yves était membre de la coordination "handicap et autonomie", où il bataillait en faveur du maintien à domicile des personnes lourdement handicapées. Avec une obsession : celle de leur donner les moyens financiers et humains de vivre dignement.

La vie de Yves est un parcours d’étonnant conquérant : lui qui rechignait à apprendre à lire est devenu écrivain. Lui qui n’avait pas le privilège de pouvoir parler clairement est devenu un porte parole. Lui qui semblait condamné à faire du sur place sur ses quatre roues, à voyagé  loin. Lui qui était "presque debout" s’est dressé contre des obstacles qui nous paraissaient insurmontables. Lui qui est parti va nous faire cadeau d’un livre, au printemps.


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