Personne n'est aussi bien servi que par soi même

 Yves LACROIX,

Il était une fois un globe terrestre où des hommes, des femmes et des enfants couraient, bougeaient en tout sens.  Tous ces bipèdes riaient, parlaient, dans une nudité absolue sans se soucier du qu’en-dira-t-on. Cette pureté de vie s’est effilochée, transformée au fil des ères en une géologie de règles sociales, en des frontières de droits raciaux, en un monopole du savoir par des êtres saints de corps et d’esprit. Un savoir scellé sur des fondations bouillonnantes de psychologie bien biscuitée, de théorèmes valables voire solides, mais des théorèmes qui oublient que souvent l’apport physique et oral de personnes apparemment cassées peut et doit être considéré par ceux qui enseignent ou professent.

Est-il encore au goût du jour de parler, de théoriser sur telle ou telle pathologie en l’absence des principaux intéressés ? Est-il encore normal, au sein d’une équipe paramédicale, d’ignorer des capacités de réflexion qui serviraient certainement d’orientation de travail ? Dans l’affirmative, on pataugera éternellement dans l’auge du pouvoir à sens unique.

Bien sûr des bémols s’imposent. Il faut que la personne qui s’engage dans une action de pairémulation ait bien assimilé et “digéré” ses blessures.  Il faut qu’elle puisse s’en détacher avec souveraineté et humour, afin de mieux les faire partager, afin de les faire rentrer en connexion quasi parfaite avec son entourage paramédical, familial et, plus largement, avec toutes les personnes concernées par sa situation.

Ce projet fédérateur de pairémulation est une tâche Achéenne qu’il faut entreprendre et réussir.  Il faut modifier voir inverser la perception de la différence en offrant aux personnes dépendantes, mi-ange mi-diable, la possibilité de formations en psychologie, en pédagogie et en stratégie d’approche.  Des formations accessibles à ceux qui le désireront avec s’il le faut l’aide d’un tiers.

Il ne s’agit pas de "chiper" la place des professionnels mais d’interagir avec eux et d’être ainsi considéré dans l’immense spirale des reconnaissances sociales.  Il ne s’agit pas d’envahir ni de surtaxer d’images douloureuses les parents déjà déboussolés et accablés de culpabilités d’avoir eu un enfant bancal, mais par petite dose homéopathique, les acheminer vers des rivages où la vie de leur enfant ne sera peut-être pas aussi déglinguée que cela.

A mon sens, la pairémulation doit s’ouvrir vers des pathologies autres que la sienne. Vers un brassage de connaissance et d’aventure pour tous.

Cela m’intéresse davantage d’échanger avec quelqu’un qui subitement a dégringolé dans la gadoue d’une dépendance physique, plutôt que de toujours rester confiné aux immuables problématiques corporelles ou morales, que j’ai rencontré et que je croise encore.  C’est pour moi une nouvelle régate, un air vivifiant de temps en temps, que de virer de bord. Naviguer vers d’autres mers c’est parfois une épopée difficile ou osée, mais cela empêche de s’enliser.

La grande richesse de l’existence c’est le mélange des cultures.  Il nous faut réétalonner les distances physiques, culturelles ou intellectuelles qui ont été analysées, étudiées et séparées par d’autres germes humains, qui devant la peur de l’inconnu ont créé des casiers sociaux.

Nous pouvons et nous devons collaborer entre nous, hors du protectionnisme des associations parentales qui ont un rôle social indéniable mais ambigu par rapport à nos droits de citoyens.  On dit que “personne n’est aussi bien servi que par soi-même”. Il ne s’agit pas de faire la révolution mais d’agir et de réagir. Réagir à la mendicité médiatique, à l’usure quotidienne face aux administrations bornées, face au bon vouloir et aux manques de compétences des magasins orthopédiques ainsi que sur le plan de notre statut. 

Yves Lacroix

Lyon, Avril 1998

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